Chania

Mohamed Ramadan, le Bad boy des écrans égyptiens

12-10-2020

Acteur le mieux payé d’Egypte, Mohamed Ramadan célèbre les mafieux dans ses clips pour mieux défendre le régime Sissi contre « le chaos ». Il vient de s’associer à l’ex-Maître Gims pour un tube mêlant le français et l’arabe. 

« Je suis la mafia, je suis celui qui trace votre chemin, car on ne triche pas avec le succès, ceux qui vivent dans des maisons de verre devraient les protéger, moi, je ferai la peau à celui qui lorgne sur mon territoire ». Ces paroles dignes du gangsta rap sont tirées de « Mafia », le vidéo-clip de Mohammed Ramadan aux plus de deux cents millions de vues. Costumes et décors renvoient plus à l’Al Capone de la prohibition qu’au « Scarface » de Brian de Palma. Mais l’exaltation du crime organisé est la même, relayée par les rôles de truand endurci qui, au cinéma et à la télévision, ont fait la fortune de Ramadan. Qui est donc cet acteur de 32 ans, aujourd’hui omniprésent sur une scène égyptienne très contrôlée par le régime de l’ex-maréchal Abdelfattah Sissi ?

« ILS VEULENT LE CHAOS »

Déjà repéré par un certain cinéma d’auteur, Mohamed Ramadan engrange son premier succès au box-office en 2012, dans le rôle-titre d’ « Abdo Mota », rendu fameux pour son serpent vivant autour du cou (photo ci-dessus). Le film s’ouvre par une course-poursuite d’anthologie où le petit dealer qu’est Ramadan/Mota sème à perdre haleine la police lancée à ses trousses. Il finit par se jeter d’un pont dans le Nil, dont il est repêché, avec une paire de gifles en prime, par les forces de l’ordre. « Abdo Mota » sort dans une Egypte bouleversée par la chute de Moubarak et les affrontements entre manifestants et sécurité. Même si le film se garde d’évoquer un contexte aussi chargé, il surfe sur la vague de tels troubles. Et sa bande-son se nourrit de la version électrifiée du chaabi, le rythme littéralement « populaire » des quartiers pauvres du Caire.

Mohamed Ramadan mène dès lors de front ses deux carrières d’acteur et de chanteur, assurant la promotion de l’une par l’autre, avec une maison de production dédiée. Il enchaîne les succès populaires, tandis que Sissi, après son coup d’Etat de 2013, installe sa dictature dans la durée. En 2016, Ramadan décroche le rôle de deux frères, trafiquants d’armes à la fin tragique, dans « La Légende », un feuilleton en trente épisodes, diffusés toutes les nuits du mois de jeûne de ramadan. C’est la consécration pour l’artiste, qui se plaint alors publiquement d’être la seule star égyptienne à n’avoir pas été reçue par Sissi. « Est-ce parce que je suis trop jeune? Ou parce que je suis le plus populaire ? », Feint-il de s’interroger. Mais lorsque des manifestations secouent le pays en septembre 2019, le chanteur relaie puissamment la propagande du régime avec son rap « Ils ne veulent vraiment que le chaos ». Il y oppose les « traîtres » exilés à la nation unie autour du « paysan, de l’ouvrier, de l’officier et de la mère au foyer ». Emporté par son élan, il qualifie même alors les Frères musulmans de « Frères de Satan ».

DES VIDEO-CLIPS PLUTOT QUE DES ALBUMS

Mohamed Ramadan n’est pas seulement l’artiste qui a popularisé l’électro-chaabi dans toutes les couches de la société égyptienne. Il doit son succès dans le Golfe à sa figure de voyou à peine dégrossi qui permet à son public de s’encanailler par procuration. Le parallèle avec le machisme du gangsta rap s’impose, surtout au vu des violences que l’acteur Ramadan inflige dans ses films aux personnages féminins. Ce très prospère businessman a néanmoins choisi de ne même plus réaliser de disques pour se concentrer sur les seuls vidéo-clips, au budget d’autant plus conséquent. Dans « Le Roi », lancé en août 2018, Ramadan alterne lionceau dans ses bras et tigre à ses pieds, bar en piscine et piscine en décapotable. Ses vidéos s’enchaînent, dépassant à chaque fois les cent millions de spectateurs. Lors du mois de ramadan d’avril-mai 2020, il trône en tête d’affiche du feuilleton « Le Prince », dont il adopte le surnom. Mais les tenants de l’ordre moral, de plus en plus puissants à mesure que Sissi multiplie les impasses, dénoncent les provocations à répétition de l’enfant terrible de la variété égyptienne.

En juin dernier, Ramadan prend le pari risqué d’un humour plus familial. Dans son  « Coronavirus » (sic), il se met en scène en bourgeois branché, respectant les distances de sécurité avec familles et domestiques, entre deux chorégraphies gantées ou masquées. Le succès est moyennement au rendez-vous, avec plus de trente millions de vues, un score très honorable, mais en deçà de ses triomphes passés. La manœuvre d’assagissement de l’artiste tourne de toute façon court en juillet, lorsqu’un tribunal du Caire le condamne à un an de prison pour avoir insulté sur les réseaux sociaux un pilote d’avion (lui-même interdit d’exercer après une vidéo montrant Ramadan aux commandes dans le cockpit de son appareil). Cette sombre histoire, où la star et le pilote sanctionné n’ont cessé de s’invectiver, pour mieux se pardonner avant de s’insulter de nouveau, est aujourd’hui en appel.

Bad boy un jour, Bad boy toujours, pourrait philosopher Ramadan qui, à défaut d’être invité par le président égyptien, a pu poser récemment aux côtés du roi du Maroc, Mohammed VI, lors d’un séjour à Marrakech. Sa toute récente collaboration avec le rappeur congolais (ex-Maître) Gims, « Ya habibi », dépasse les 25 millions de vues en un mois. Les deux artistes y mêlent français et arabe dans un clip tourné aux Emirats arabes unis, dûment remerciés en ouverture. Quant aux démêlés du « Prince » avec la justice de son pays, gageons qu’ils continueront d’entretenir la chronique people, pour le plus grand profit de Ramadan et de l’industrie égyptienne du divertissement.

Chadi Habache, lui, n’a pas eu cette chance : ce réalisateur d’un clip tournant Sissi en dérision, est mort en détention en mai dernier, après deux années d’emprisonnement et malgré les alertes sur la dégradation de sa santé. Il avait 24 ans.

said Friks

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